7 questions à Fleur Pellerin sur le digital en France

Aoû 2017 Vision

Le pari est osé, mais Fleur Pellerin quitte la scène politique en 2016 pour accompagner les startups françaises et européennes. Elle est aujourd’hui à la tête du fonds d’investissement Korelya Capital, créé avec le Sud-Coréen Naver. De la Rue de Valois au monde de l’entreprise : le digital est son domaine d’expertise. Regard réaliste et projection optimiste sur le digital en France lors de la conférence Think with Google le 3 juillet 2017 à Paris.

1. Pourquoi l’entrepreneuriat digital ?

Je ne suis pas exactement dans l’entrepreneuriat, mais davantage dans le soutien à l’entrepreneuriat. J’avais envie d’une reconversion un peu radicale, et j’avais été approchée par des fonds d’investissement bien installés.

J’apprécie vraiment l’idée de boucler la boucle, en devenant investisseur après avoir été à l’origine du mouvement « French Tech ». Mais j’aime aussi l’idée d’accompagner les entrepreneurs, notamment en mettant à leur disposition ma capacité à ouvrir des portes en Asie.

2. Quel est votre diagnostic pour la France ?

Je ne peux pas répondre « bien » ou « pas bien » à cette question. Je pense qu’on se porte mieux, mais qu’il y reste des défis d’ajustement à la transition digitale.

Les grandes entreprises se sont globalement adaptées ou ont commencé à le faire. Mais il y aura d’autres transitions. Certaines seront très violentes et les obligeront à revoir leur modèle d’affaires. Je pense notamment à l’intelligence artificielle et à l’automatisation.

Les responsables politiques et institutionnels ont beaucoup à apporter sur le plan de la régulation et de l’encadrement. De nombreux sujets émergent en ce moment. Les états devront trouver des solutions d’encadrement, car de vraies questions démocratiques et sociétales se posent. Il faudra apporter une réponse innovante, à la fois protectrice des libertés publiques ou de la liberté d’entreprendre sans freiner ou bloquer l’innovation et le progrès. Les institutions sont encore très en retard en termes d’acculturation et de compréhension des enjeux.

Sinon, je suis très optimiste, car je vois énormément de petites entreprises qui se créent. On a un écosystème formidable et l’esprit d’entreprise est beaucoup plus présent dans les générations entre 25 et 35 ans qu’il ne l’était il y a une quinzaine d’années. Il y avait alors moins cet esprit de conquête qu’on retrouve aujourd’hui chez les jeunes générations.

Il faut continuer de faire valoir les talents français à l’international et pousser les autorités à offrir le meilleur cadre réglementaire pour que l’entrepreneuriat et l’innovation puissent prospérer.

3. Vos conseils pour que les entreprises françaises deviennent des challengers à l’international ?

Certaines grandes entreprises ont du mal à être agiles. Se rapprocher d’entreprises, qui ont une forte capacité à innover, à pivoter, à changer de produits ou de services en adéquation avec le marché, peut être très bénéfique. De grandes organisations réfléchissent à la manière d’intégrer l’innovation en leur sein. Des directions de l’innovation se créent. Des équipes vont s’acculturer dans des startups ou en Boot Camps. Mais, il n’y a pas de réponse unique. Tout dépend de la culture de l’entreprise, de ses produits et de ses ambitions.

Si la transition digitale n’est plus trop le problème des grandes entreprises, elle doit imprégner le tissu économique des ETI et des PME. La démarche y est moins facile parce qu’il y a moins de moyens. Mais, c’est dans ces entreprises qu’il faut accompagner la transition digitale.

4. Votre regard sur la collaboration entre les grands groupes et les startups ?

Pas toujours facile de trouver le bon modèle de coopération entre les grandes entreprises et les startups. Faut-il partir sur du corporate ? Sur l’innovation ouverte ? Sur une fusion-acquisition ? Racheter des équipes ? Ou intégrer leur capacité d’innovation à l’intérieur d’un ensemble plus bureaucratique ? Il n’y a pas de modèle unique qui fonctionne, mais les grandes entreprises ont intérêt à coopérer avec les startups.

5. Quelles best practices les grandes entreprises devraient emprunter aux startups ?

Quand j’étais au gouvernement, j’essayais de voir quelles best practices appliquer à l’État. La problématique est semblable : comment s’inspirer d’un modèle de prise de décision et de management quand on est une très grande organisation avec des process un peu lourds ? S’il est assez compliqué de mettre en oeuvre les pratiques en vigueur dans les petites entreprises et les startups, il est possible d’observer leur fonctionnement et de chercher à comprendre leur modèle d’affaires.

Peut-être faut-il aussi changer la culture de contractualisation avec des tiers pour encourager la coopération avec les startups. Les startups ne sont pas forcément des acquisitions. Elles peuvent être des partenaires. C’est cette mentalité d’ouverture qu’il faut promouvoir plutôt que de chercher à fonctionner comme des startups. Donc, plus d’ouverture et plus de prise de risque !

6. Et si vous aviez personnellement un million d’euros à investir ?

Si j’avais un million, je l’investirais dans la Civic Tech. Il se passe quelque chose de très intéressant en France et en Europe : aujourd’hui, des entrepreneurs s’intéressent à des activités à fort impact social et sociétal. L’intérêt général n’est plus seulement l’affaire des collectivités publiques.

Je ne cherche pas un retour sur investissement, mais une initiative qui agit pour le bien de la société ou de la démocratie. Make.org est une civic tech de vitalisation de la démocratie. Bayes Impact aide Pôle Emploi, les collectivités publiques ou le secteur privé à mieux répondre au problème du chômage. Je pense également à Liberté Living Lab [entre incubateur et espace de coworking] ou La Paillasse [laboratoire de recherche ouvert et citoyen].

7. Que faire aujourd’hui pour une France économiquement forte demain ?

De gros efforts sont à prévoir pour améliorer les relations entre les grandes entreprises et les startups, mais il faut surtout aider les PME et les ETI, qui sont moins avancées et ont moins les moyens de s’engager dans cette transition digitale.

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